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Il Dolce Domani

/web/photos/2015-Il_dolce_domani.pngLa vieillesse, le temps qui passe, celui qu'il nous reste... C'est la vision d'Amour, le film de Michael Haneke avec ses “vieux acteurs”, qui donna à Lisa Da Boit et Céline Curvers l'envie de traiter scéniquement ces matières. Un huis clos, quatre hommes et une femme, des individualités et des échanges, des souvenirs partagés et un mystère qui plane : voilà les ingrédients d'une pièce dansée qui fait sentir plus qu'elle ne raconte un trajet et des moments, des présences et une absence. Nourri des propositions et particularités de ses interprètes, Il Dolce Domani est à la fois performatif avec Jean-Marc Fillet, onirique à travers les manipulations de Rudi Galindo, virtuose dans l'énergie captivante de Ben Fury (remplacé par Nicolas Vladyslav pour la reprise au D Festival), fort de l'imagination débordante de Benoît Armange, chorégraphiquement habité et encadré par Lisa Da Boit. Douceur et poésie font partie des intentions des créatrices ; elles transparaissent avec une vigueur et un relief émouvants, dans cet univers singulier, insaisissable et ponctué de détails qui trouvent écho en chaque spectateur. Les costumes de Julia Didier, les lumières de Laurence Halloy, la bande-son de Thomas Barrière et la très grande nature morte signée Vincent Glowinski contribuent à faire de cette ode au temps qui passe un moment suspendu d'élégance désinvolte, d'humour désenchanté. M.Ba

Il Dolce Domani – Cie Giolisu – création aux Brigittines, Bruxelles, novembre 2014 – reprise au Marni, D Festival, juin 2015.

Oshiire

/web/photos/2015-Oshiire.pngAyant étudié la danse au Japon puis en Europe – à Amsterdam, Arnhem, Montpellier et Bruxelles (où elle se forme aux arts du cirque et de la scène à l'Espace Catastrophe) –, Uiko Watanabe a été interprète notamment pour Philippe Decouflé, Pierre Droulers, Maria Clara Villa Lobos ou Meg Stuart, mais aussi côté théâtre chez Sofie Kokaj et Armel Roussel. Chorégraphe et danseuse, elle signe la trilogie Food Story, puis Hako Onna (La Femme-Boîte). Cette artiste hors du commun construit à travers ses propres pièces un univers personnel. Qui parle du Japon sans jamais s'y résumer. Qui porte sur les choses un regard décalé, poétique, sensible, parfois étrange, comme empreint d'une insondable et lumineuse naïveté derrière laquelle seraient tapis des mystères. Adepte du “théâtre abstrait et de la danse concrète”, Uiko Watanabe en donne un nouvel exemple avec Oshiire – du nom d'un placard traditionnel à portes coulissantes, où les familles japonaises rangent objets usuels et souvenirs, où aussi les enfants peuvent se cacher, ou être enfermés en guise de punition. Ainsi l'oshiire est un mystère familier, un cocon, un danger, un symbole. Pourquoi les autres ne sont pas comme moi ?” écrit à huit ans une petite écolière dans une rédaction. “Plus personne ne m'appelle jamais par mon prénom”, déplore sa mère, prisonnière de ce rôle comme de celui d'épouse ou de professeur. Oshiire, c'est l'histoire d'une enfant pas comme les autres, d'un divorce ordinaire, d'un duo fusionnel et toxique entre une fille et sa mère. C'est l'histoire d'une chute vers le néant, d'un sursaut, d'un départ. C'est une histoire déchirante et délicate, une épure où étincellent des fulgurances. C'est aussi l'option forte qu'a prise Uiko d'interpréter son propre rôle et de confier celui de sa mère à Vincent Minne, formidable acteur qui évacue dans les cinq premières minutes tous les clichés de l'homme jouant la femme, pour épouser le propos avec retenue. L'audace à l'assaut de l'intime. M.Ba.

Oshiire d'Uiko Watanabe,  Coproduction Théâtre Les Tanneurs, Charleroi Danses, création aux Tanneurs, Bruxelles en juin 2015, D. festival.

ReVolt

/web/photos/2015-Revolt.pngLa scène est plongée dans le noir et le silence. La lumière jaillit sur le plateau entièrement vide, révélant un corps de femme plié en deux. On aperçoit surtout sa longue chevelure blonde qui frôle le sol et bouge lentement au rythme d'une tête qui se redresse tandis que les baffles égrènent un tempo lancinant. Noir. On retrouve la femme en tee-shirt couleur camouflage à un autre endroit du plateau tentant de se défaire de son bras qui semble l'étrangler. Elle résiste, se libère des liens qui l'entravent. À chaque séquence entrecoupée de noir, on la découvre à une autre place, déplaçant dans le même temps la tension sur le plateau. Les muscles tendus, elle enchaîne les images faites de gestes saccadés, compulsifs, de corps bloqué, de mouvements empêchés. La musique se fait oppressante, la tension monte, culmine. Elle semble s'être libérée, elle se tâte, se cherche, pleure, se relève, forte, sereine, avant de rouler au sol, reprise de convulsions. Elle répète les thématiques comme un film que l'on rembobine, laissant parfois entendre sa voix et son souffle comme libérés également de la musique. En une heure de combat personnel, la danseuse brise le carcan des rapports de force, refuse la résignation, se rebelle et se libère des oppressions. Jouant sur des différences d'énergie et de tension, Nicola Leahey déploie une palette incroyable de gestuelles alternant dureté et rondeur, effets bruts et grâce absolue, et réussit la prouesse remarquable de transmettre le sentiment d'oppression dans une pièce dont on ressort bouleversé. D.B.

ReVolt,   chorégraphie de Thierry Smits, musique de Maxime Bodson, interprétation (danse) de Nicola Leahey, créé en avril 2015 à Beyrouth (Liban) dans le cadre du Festival Bipod, et joué ensuite au Théâtre Le Public à Bruxelles. Tournée en 2016