La Musica deuxième

/web/photos/2017-LaMusicaDeuxième_MichelBoermans.jpg

Le parcours de Guillemette Laurent – formée à l'Insas, régulièrement assistante d'Isabelle Pousseur, cofondatrice du Colonel Astral avec Marie Bos, Estelle Franco et Francesco Italiano – est fait d'ombres et de lumières, de transmission et de participation. De regard, d'écoute et de dialogue, d'acuité et de porosité. Précieuses et humbles qualités d'une metteuse en scène réinventant ce rôle singulier et essentiel : se placer au service d'une œuvre, d'une écriture, d'une lecture, d'une interprétation. Voire, dans le cas de « La Musica deuxième », d'une partition pour deux acteurs.

« Il s’agira de faire entendre les ruptures stylistiques, assumer l’attirance pour les romans à l’eau de rose, et traquer la violence sourde des mots de Duras. Jouer de la rupture, du contraste », indiquait-elle pour cette création en accueil en résidence à l'Océan Nord. Et c'est bien ainsi que, avec Catherine Salée et Yoann Blanc dans les rôles d'Anne-Marie Roche et de Michel Nollet, elle livre de « La Musica deuxième » une lecture vertigineusement juste, ample et humble, empreinte de cette pureté presque douloureuse charriée par la plume de Duras.

Sous ce regard et avec ces brillants interprètes, finement dirigés, le théâtre s’offre à la force de la littérature, à l’émotion sans fard, à l’ordinaire de la vie magnifié par l’intelligence dramaturgique.M.Ba.

La Musica deuxième, de Marguerite Duras

Mise en scène de Guillemette Laurent (Le Colonel astral)

Créé au Théâtre Océan Nord

Reprise : le 19 décembre 2017 à Bozar (Bruxelles)

Le jour, et la nuit, et le jour, après la mort

/web/photos/2017-lejourlanuitlejour_stefstessel.jpg

C’était la perle noire de la saison. Un travail minimaliste ultra raffiné orchestré par le metteur en scène David Strosberg qui décidément a l’art du bon choix singulier (texte, interprètes, scénographes, créateurs lumières, etc.). Qu’on se souvienne de Schitz d’Hanokh Levin ou encore Et avec sa queue, il frappe ! de Thomas Gunzig, pour n’en citer que deux de ses spectacles-tubes. Mémorable ! Chaque fois un style épuré, des spectacles sombres et truculents sur la condition humaine, la famille,  l’individu, le monde.  Ici, il nous offre un texte d’une jeune auteure hollandaise primée, Esther Gerritsen. La trame : une femme est morte. Trois hommes de sa vie – le mari, le fils et le frère – se retrouvent pour préparer l’enterrement et autres deuils. De quoi déployer une partition à trois voix douloureuses, nerveuses, sensibles, pudiques, cocasses, acides et toujours au bord de l’incommunicabilité (masculine) des sentiments.  Sur scène : un carrelage sombre, en petites fissures, luisant comme un filet de larmes répandu, deux chaises et des lumières ciselées sur trois pointures : Philippe Grand‘Henry (le mari), Vincent Hennebicq (le fils) et Alexandre Trocki (le frère) qui est un super-héros de métier ! C’est qu’il débarque en espèce de justaucorps blanc, assez carré, avec un grand « S » sur la poitrine… De quoi nous rappeler que David Strosberg a toujours avec lui de l’insolite allumé, lui, le metteur en scène pointu qui va à l’essentiel.  Dans Le jour, et la nuit, et le jour, après la mort, on reste subjugué par sa mise en scène incisive qui réussit avec brio le ton juste de la sincérité où, le jeu, le geste, le regard, les intonations, les silences, les emballements sont posés avec délicatesse sous l’humour du désespoir pour parler des humains. Impressionnant.

En octobre, il ouvre la saison du Théâtre les Tanneurs qu’il dirige avec sa nouvelle création, sur  un texte de Thomas Gunzig : Encore une histoire d’amour… N.A.

Le jour, et la nuit, et le jour, après la mort d'Esther Gerritsen Mise en scène de David Strosberg Créé au Théâtre Les Tanneurs

Taking care of baby

/web/photos/2017-TakingCareofBaby_MichelBoermans.jpgTaking care of baby ruse avec notre irrépressible besoin de véracité. Dès le début, une projection nous prévient que tout dans ce spectacle est extrait, mot pour mot, d’interviews et que, même les noms n’ont pas été changés, sauf que la suite nous permettra d’en douter. Jouant avec les codes du théâtre documentaire, Dennis Kelly convoque Donna McAuliffe, une mère accusée de double infanticide. Alors que les tabloïds se repaissent de ce fait divers, nous, spectateurs, devenons voyeurs de cette histoire sordide, tandis qu’il faut recomposer les pièces du puzzle. Parmi nous, dans les rangs du public, la metteuse en scène Jasmina Douieb orchestre l’enquête puisque c’est elle qui mène les interviews. Elle pourrait être l’avocate, la journaliste ou l’auteur de cette histoire. Dans tous les cas, sa position, à nos côtés, instaure un angle de vue insolite, perturbant. Un lien étrange avec ce vrai-faux tribunal. Chaque confession étoffe de mystère cette affaire de meurtre. Donna est-elle un monstre ou y-a-t-il de plus complexes explications ? L’essentiel finalement ne sera pas de savoir si Donna a réellement tué ses enfants mais d’observer comment nous, témoins arbitraires, jugeons cette histoire. Minimaliste, la mise en scène laisse toute latitude aux sentiments du spectateur – empathie, colère, scepticisme – brouillant aussi les pistes quant à la transparence et l’impartialité de l’auteur. (C. M.)
Taking care of baby, de Dennis Kelly. Mise en scène de Jasmina Douieb (Compagnie entre Chien et Loup) Créé au Théâtre Océan Nord. Coproduction Théâtre Océan Nord et Atelier 210